Troisième billet dans la série Le Bombay Blog des blogueurs francophones de Bombay
Rajeev a neuf ans. Rajeev, cela veut dire fleur de lotus, et effectivement, il a un peu une tête de fleur pas bien réveillée, quelle que soit l’heure à laquelle on le rencontre, dans sa petite maison de tôle et de bois perdue au fin fond de Dharavi.
Dharavi. Un nom qui parle un peu plus au grand public occidental depuis un certain soir de février 2009, quand Slumdog Millionaire a rafflé huit Oscars. Mais pour Rajeev et ses un ou deux millions de voisins, la vie n’a pas vraiment changé. D’ailleurs, les acteurs, selon qu’il soient ou non issus du quartier, connaissent des destins bien différents, de Jamal à Latika.
Chez Rajeev, on espère quand même. Ses parents se saignent aux quatre veines pour l’envoyer dans une école privée où l’on apprend l’anglais, ainsi qu’un peu d’informatique. Son père, recycleur, et sa mère, femme de ménage, aimeraient bien le voir informaticien, bien sûr, le rêve indien jusqu’au fond des égouts. Et puis un fils, ça n’a pas de prix. Contrairement à une fille.
Alors tous les soirs, Rajeev étudie au seuil de sa porte, avec des copains. A neuf ans, la sélection a déjà commencé ; il faudra bientôt réfléchir judicieusement au choix du collège, qui déterminera celui du lycée, qui déterminera celui de la prépa, qui donnera éventuellement une toute petite chance d’accéder à un IIT, l’une des grandes écoles d’ingénieur du pays, avec des taux de sélectivité de l’ordre de 2%. Difficile évidemment, quand les frais de scolarité, l’uniforme et les cahiers pour l’école représentent déjà presque 15% du revenu de ses parents ; pas moyen, bien sûr, d’acheter les extra tels que cours particuliers et livres d’approfondissement. Quant à l’éducation de sa petite soeur…
Et puis, il y a les conditions d’étude. Onze mètres carrés pour cinq, ce n’est pas beaucoup, quand même. On dort à tour de rôle, bien sûr, même si la télé, l’inévitable télé, envahit à toute heure le petit espace de ses chants Bollywood, avec une connexion piratée. Le “parrain” du quartier est venu hier récupérer son “loyer”, qui a encore augmenté. Le frigo, ce n’est donc pas pour tout de suite.
“L’espérance, c’est ce qui reste quand il n’y a plus d’espoir” me disait un prof de prépa. Difficile de savoir s’il y a encore quelque chose après l’espérance dans ce quartier qui semble loin, si loin des quartiers pourtant si proches de Bandra Kurla Complex (de l’autre côté de la Mithi River, des tours de verre et d’acier) ou de Juhu (petits bungalows blancs des stars de Bollywood en bord de mer). Mais Rajeev y croit quand même, surtout quand on vient lui apporter des stylos ou des livres en anglais, qu’il préfère aux bonbons ou à l’argent liquide que réclament trop souvent les petits mendiants du Sud de la ville.
Mais aujourd’hui, on sait qu’on n’apportera plus de livres à Rajeev. Putain de camion.




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Article publié sur le blog commun !
Une histoire qui, j’ai l’impression, n’est vraiment pas unique. Malheureusement.
Putain de camions.
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